Les Belles Infidèles [FR]

 

Une langue a parfois tendance à s’enfermer dans une sorte de citadelle. Si nous portons jusqu’aux dernières conséquences la singularité de chaque culture, sa forme unique d’être au monde, il nous faut accepter le risque du solipsisme encouru par de nombreuses langues-cultures. Et la proxémique comparée, en tant qu’étude de l’utilisation de l’espace par les êtres animés dans leurs relations, et des significations qui s’en dégagent, montre qu’il existe des différences encore plus profondes, entre des cultures plus éloignées dans l’espace et dans le temps. Cependant mon propos ne vise pas à adopter une position épistémologique quant à la légitimité de la traduction, mais à essayer de penser quelques problèmes théoriques souvent posés à la traduction, auxquels Mounin et Ladmiral ont tenté d’apporter une réponse.

1.
L’objectif du traducteur n’est pas de déchiffrer les intentions de l’auteur, d’en faire une lecture psychanalytique, mais d’élucider le sens chaque fois qu’il résiste à l’interprétation et que, par exemple, le contexte ne permet pas de choisir dans le champ sémantique une acception plutôt qu’une autre, comme dans le cas où nous ne pouvons pas savoir, d’après le contexte, si on doit traduire le mot espagnol «arena» par «sable» ou «arène».

2.
S’il est vrai que le consensus intersubjectif va dans le sens d’une certaine objectivité, le dialogue entre plusieurs traducteurs peut permettre de trouver une meilleure solution, car en général elles se dégagent souvent d’un travail collectif, comme dans le cas
des réseaux de traduction collective qui commencés à Royamont se sont répandus par plusieurs pays. Rien n’empêche, pourtant, d’encourager les dialogues informels parmi les traducteurs qui veulent partager leurs problèmes et leurs jouissances par rapport à la traduction poétique.

3.
La lecture répétée des poèmes dans la langue originale à haute voix peut permettre d’approcher le signifiant ou, du moins, de favoriser la restitution d’un certain rythme, même si le rythme du poème obtenu n’est pas exactement le même que celui de la langue initiale. George Steiner a bien vu qu’un poème dont le sens est parfois chargé de gravité peut être allégée et subvertie si on lui impose un rythme et une sonorité “amusante”.

4.
Si la connaissance d’une langue est bien en même temps celle de la culture d’un peuple, la langue se démultiplie, car l’on met alors en évidence les connotations suscitées par le contexte culturel de certains énoncés et l’on rend possible l’appréhension des registres dans lesquels se meut le poète. Ainsi, la connaissance de la “langue” et de l’imaginaire de ce dernier permet d’augmenter considérablement ce que Ladmiral appelle “l’archi-compétence” des traducteurs.

Sans vouloir éluder le fait qu’un poème traduit ne sera jamais le poème original, et malgré les problèmes théoriques posés à la traduction, nous voyons bien que nous ne pouvons et ne devons pas renoncer à sa pratique. Même si je ne comprends pas l’allemand, je suis sûre d’avoir lu Rilke et personne ne pourra me priver de cette richesse. Comme l’observe Ladmiral, radicalisant la métaphore des “belles infidèles”, finalement la traduction est l’“une des plus vieilles professions du monde”.

 
 

22.07.12

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