Claude Villain sur Épeler le jour [FR]

Rosa-Alice Branco, Le monde ne finit pas, Dessins de Anne Slacik, Edition Ecrits des forges

 

On ne louera jamais assez le travail souvent discret des traducteurs. Sans eux comment sortirions-nous de nos petites habitudes de penser, de sentir, d’être, de nos localités ? Comment dépasserions-nous l’étroitesse de nos vies et de nos références si le génie des mondes ne pouvait, par eux, nous être livré de façon intelligible ? Les traducteurs de poésie, souvent poètes eux-mêmes, réécrivent –recréent- le poème qui peut ainsi entrer et vivre naturellement en nous. La traduction de Patrick Quiller est ici magistrale de justesse et d’empathie.

Rosa-Alice Branco est une des voix qui comptent dans la poésie portugaise contemporaine, laquelle a déjà donné au siècle dernier, de nombreux poètes de premier plan : Fernando Pessoa, Miguel Torga, Eugenio de Andrade, Sophia de Mello Brenner… Le monde ne finit pas est un livre de maturité. Les poèmes y sont riches d’une grande variété d’impressions visuelles et sensorielles, souvent infimes. Elles sont plus que des « choses vues » comme aurait écrit Victor Hugo puisqu’ ici corporellement ressenties au plus intime de la chair, puis dilatées pour qu’en les amplifiant l’imaginaire leur donne sens. Ainsi, le plus souvent arrêtées d’abord par un regard qui les surprend, elles se développent à la mesure même du monde qu’elles irradient de proche en proche ; en cela la poète ressent, admire, puis anime. « Tu devrais dire l’âge de la terre ? Tu colles ton oreille/sur le sol, sur le silence/dont tu inaugures la rotation des pluies/Nous ne sommes plus nous. Nous voici à l’intérieur du feu/et des maisons/

Le poème est ici prodigue d’une grande variété de vocabulaire, à la mesure des images et des objets du monde, végétal, minéral, animal- car le nommer c’est incanter son inépuisable richesse et l’associer à la multitude des sensations. Richesse aiguisée par l’amour, ressenti à même la peau, et qui dessine deux espaces : un dedans où s’exacerbent les perceptions et un dehors de vastitude captivante et déroutante. « et moi j’éclate dans/la nervure du corps comme si la mort était déjà une girouette/ et que nous reportions chaque jour l’invention de l’air »

Par le titre Le monde ne finit pas, on devine que ce dit poétique est susceptible d’abriter une méditation métaphysique sur l’éphémère, le temps, et sur la transcendance de formes nouvelles de devenir. « Les âmes descendent. C’est pourquoi le monde ne finit pas ». La beauté qu’elle appelle, comme chez Dostoïevski ou René Char, rend finalement justice et raison de tout : « les années passent il ne se passera jamais/assez de temps pour que tu boives de l’eau/dans l’immense file/(…) Mais l’intouchable beauté ressuscite éternellement/les blessés, tous les jours sont le troisième/ on ne meurt jamais une seule fois ».

Jean-Claude Villain

 

 

21.07.12

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